Quand austérité rime avec hostilité

Selon Philippe Couillard, l’austérité ne serait rien d’autre « qu’une vue de l’esprit ».

Or, comme l’a si bien dit Philip K. Dick, célèbre auteur américain de romans de science-fiction, « la réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsque l’on cesse d’y croire ».

Dans la même veine, que l’on « croit » ou non à l’austérité, les très réelles compressions dans les services publics ont des conséquences biens concrètes. Elles brisent les liens de solidarité sociale qui existent à travers les institutions et, contrairement à cette déclaration du premier ministre selon laquelle « la rigueur budgétaire ne devrait pas être source de morosité », elles induisent un véritable pessimisme chez celles et ceux qui les subissent.

Pour preuve, selon un sondage effectué par la Financière Manuvie, les Québécois.e.s seraient les plus pessimistes au pays en ce qui a trait aux futures possibilités d’épargne. Selon une étude publiée par la firme de placement de personnel Randstad, il en irait de même quant aux possibilités d’emploi.

Toutefois, l’histoire nous l’a bien montré : le pessimisme provoque chez les individus un sentiment de frustration et d’impuissance qui, bien souvent, culmine dans la désignation d’un coupable. Au Québec, dans le contexte post 11 septembre, post charte et post Commission Bouchard-Taylor, le responsable de tous les maux, c’est l’Arabe (qui est devenu synonyme de musulman.ne lequel est lui-même vu comme un terroriste endevenir…).

Une haine est désormais plus que palpable.

Dans un texte publié au Huffington Post, Alex Noël s’est intéressé aux sujets débattus par les partisan.e.s de Bernard Drainville et de Pierre Karl Péladeau sur les réseaux sociaux. Ce qu’il a découvert est très inquiétant : sur les pages Facebook où se rencontrent les citoyen.ne.s engagés politiquement en faveur d’un ou de l’autre de ces deux candidats à la chefferie du Parti québécois, les propos islamophobes y sont légion. Alors que certaines publications appellent à la suspicion et à la haine envers les musulman.e.s, d’autres incitent à leur extradition, voire même à leur élimination… (oui, oui : à leur meurtre). Et cela, en toute impunité. En fait, il a fallu qu’Alex Noël publie son article pour que les deux candidats se dissocient (semi) publiquement des propos islamophobes tenus par certains de leurs partisan.e.s.

Ce type de discours n’est pas seulement observable sur les réseaux sociaux, on le retrouve également dans les médias. En effet, que ce soit par souci d’augmenter leur cote d’écoute (et, par conséquent, d’attirer les publicitaires qui font les choux gras des actionnaires) ou que cela relève d’une incapacité des journalistes de plus en plus précarisés à exercer leur esprit critique, les médias relayent néanmoins des informations biaisées à propos des arabes et des musulman.e.s et attisent par le fait même le sentiment de haine qui a déjà beaucoup trop germé. On n’a qu’à penser à ce fameux reportage de TVA[1], où l’Université Concordia est dépeinte comme un nid de potentiels terroristes parce qu’on y retrouve des ouvrages d’imams controversés, ou à l’entrevue[2] d’Anne-Marie Dusseault avec Adil Charkaoui pour s’en convaincre.

On le voit très bien : les effets des compressions budgétaires imposées par le gouvernement continuent d’exister même si l’on cesse d’y croire. En effet, elles entraînent un pessimisme au sein de la population désormais livrée à elle-même, et offrent ainsi un terreau fertile à la haine et à la xénophobie. En ce sens, tenir les individus responsables de leur disposition islamophobe relèverait du simplisme, en plus d’alimenter davantage les sentiments racistes. Afin d’éviter que l’histoire ne se répète, il est primordial que soient identifiées les causes profondes des frustrations ressenties par les individus. Plus encore, il importe que la classe politique cesse de fermer les yeux sur les propos islamophobes tenus dans les médias (et, de façon générale, sur toutes les autres formes de phobies collectives), et qu’elle prenne toutes les mesures nécessaires pour remédier à ces paroles populistes qui commettent désormais un viol des foules.

Caroline Joly est une attachée de recherche à IRIS, un institut de recherche sans but lucratif, indépendant et progressiste à Montréal.


[1] http://tvanouvelles.ca/lcn/infos/regional/montreal/archives/2015/02/20150227-182601.html

[2] http://ici.radio-canada.ca/audio-video/media/2015/02/27/Anne-Marie-Dussault-recoit-Adil-Charkaoui?externalId=7250942&appCode=medianet

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